
Faut-il laisser l’air potentiellement pollué entrer chez soi ? Une récente étude du CNRS répond à ces interrogations.
Les citadins ont appris à vivre avec le risque extérieur de la pollution atmosphérique, mais qu’en est-il de leurs intérieurs ? Doit-on ouvrir les fenêtres en zone urbaine, au risque de laisser s’engouffrer la pollution chez soi ? La question se pose quand on habite en ville. Lorsque les gaz d’échappement des voitures nous agressent soudain les narines ou lorsqu’on aperçoit le dépôt grisâtre qui se dépose inexorablement sur les meubles de la maison… En France, on estime que 48 000 décès prématurés par an pourraient être liés à l’exposition chronique aux particules fines. « Les pires », nous explique Mélina Macouin, géophysicienne spécialiste des particules magnétiques au CNRS et coautrice d’une étude publiée sous le titre « Pour relever le défi de la pollution de l’air urbain » dans Interdisciplinarité. Voyage au-delà des disciplines, sous la direction de Stéphane Blanc, Mokrane Bouzeghoub et Tina Knoop*.
Le Point : Comment l’idée de mesurer la pollution de l’air urbain directement chez les gens est-elle née ?
Mélina Macouin : J’étais à vélo sur le canal du Midi, la pollution urbaine était dense et j’ai imaginé récolter des écorces tombées des platanes pour vérifier si on pouvait en extraire une quelconque mesure. L’écorce de platane a la particularité de piéger les particules fines grâce à un mécanisme de captation et de libération, un peu comme une éponge. Les résultats ont été probants. L’idée a germé : il s’agissait de transformer ces écorces en capteurs placés directement chez l’habitant. En croisant les disciplines, nous avons lancé une étude basée sur les sciences participatives [qui met en contact direct les habitants et les chercheurs, NDLR] dans l’agglomération de Toulouse. Les mesures récoltées durant un an ont permis de dégager des conclusions à la fois scientifiques et sociologiques et d’évaluer la qualité de l’air que nous respirons dans nos intérieurs.
La taille des particules, cela compte-t-il ?
Sur la santé, oui. Les grosses particules, celles que nous pouvons voir, vont rester dans la sphère ORL supérieure, c’est-à-dire dans le nez et dans la gorge, où nous avons des mécanismes de défense. Pour les expulser, on va se moucher, cracher, tousser. En revanche, quand elles sont trop petites, le corps ne peut pas les gérer. Les particules fines entrent dans les poumons et les bronchioles, qui sont les barrières naturelles de la protection du corps. Elles peuvent aussi passer dans le sang et la barrière nasocérébrale, ce qui affecte l’ensemble du système et augmente le nombre de cancers et de crises cardiaques.
Pour se protéger des particules fines, qui proviennent du trafic automobile, est-ce qu’il ne suffirait pas de s’enfermer chez soi ?
Non, car ces particules fines sont aussi introduites à l’intérieur via les personnes et les objets. À l’extérieur, ces particules se déposent sur les vêtements, les cheveux et les objets que l’on transporte. C’est comme cela qu’elles s’introduisent dans nos intérieurs, maisons, écoles, bureaux. Il ne suffit donc pas de cloisonner ses fenêtres. Ça va même plus loin : plus il y a d’utilisateurs de l’espace intérieur, plus il y a d’apports de particules. C’est-à-dire dès qu’on marche, dès qu’on secoue sa veste, dès qu’on s’assied dans le canapé… Tous ces mouvements remettent en suspension les particules déjà déposées.
Est-il légitime de se sentir mal ou anxieux face à la pollution urbaine ?
Il faut reconnaître que, pour la qualité de l’air, le comportement individuel est très limité. On peut décider de se déplacer à vélo, de faire des déplacements doux si les infrastructures le permettent, mais la frustration reste très forte, car, face aux particules, l’individu ne peut pas grand-chose. Il n’y a que les politiques publiques qui pourraient changer la donne.
Alors, faut-il, ou non, ouvrir grand ses fenêtres et aérer, même si on habite à côté du périphérique ?
D’une façon générale, oui, il faut aérer son logement parce que, de toute façon, il y a une pollution qui se crée à l’intérieur des logements. D’abord à cause des objets provenant de l’extérieur, nous venons de l’évoquer, mais aussi en raison de la pollution provenant des produits ménagers, de la cuisine, etc. Il faut recycler l’air parce que, si on ne recycle pas, l’humidité s’installe et le taux de CO2 de notre respiration monte en flèche. Si on habite à proximité de grands axes de circulation, il est recommandé d’éviter, si possible, les heures de pointe, mais cela n’est pas toujours facile…
Quel autre comportement préconisez-vous pour lutter contre l’écoanxieté liée à la qualité de l’air ?
Notre approche n’est évidemment pas de dire aux gens « prenez votre vélo » s’il n’y a pas un environnement sécurisé pour le faire (comme des pistes cyclables), mais de passer par ce que l’on appelle l’empowerment.Ce qui a changé pour les Toulousains qui ont vécu avec un capteur fait d’écorces durant un an, c’est le fait de savoir, et surtout d’être acteurs : comprendre les mesures, participer, avoir des échanges avec des chercheurs, créer une relation de confiance. Ce n’était pas forcément le cas au départ. Ainsi chacun à son niveau et dans ses différents comportements devient légitime pour demander ensuite aux pouvoirs publics que des aménagements soient faits en faveur d’une amélioration de la qualité de l’air.
*Le dispositif de cette étude est publié sous le titre « Pour relever le défi de la pollution de l’air urbain » dans « Interdisciplinarité. Voyage au-delà des disciplines », sous la direction de Stéphane Blanc, Mokrane Bouzeghoub et Tina Knoop (éditions CNRS, 312 pages).